Automne 1914, quelques semaines après la Mobilisation générale du 02 août, Damien Garrigues, instituteur et directeur de l’école des garçons de Martres-Tolosane, reçoit sa notification de recrutement par l’armée. Âgé de 39 ans, il est affecté au 133e Régiment d’Infanterie Territoriale de Toulouse où il s’efforce d’écrire chaque jour à sa femme Rose, institutrice à l’école des filles de Martres.

Dans un premier carnet comprenant plus d’une centaine de feuillets manuscrits, ce caporal rappelé sous les drapeaux nous dévoile peu à peu sa nouvelle vie, ses allers et venues d’une gare à une autre, d’une caserne l’autre, et entre deux verres ou au fil d’une conversation, retranscrit ses impressions sur de petits billets ou des cartes postales fournies et franchisées par l’armée, reportant ainsi et aussi souvent que possible cette vie qui s’organise et qui continue dans la guerre.     

Dans le cadre du Centenaire 14-18 et suite à la grande Collecte de novembre 2013, le carnet de cet instituteur apparait comme un document pertinent pour qui voudrait suivre une lecture non-officielle des événements ou découvrir le Toulouse de l’époque, avec son tram et la baignade autorisée dans la Garonne. 

Père d’un lycéen qui apprend l’Allemand et qui loge chez sa tante, rue Delpy (Quartier Saint-Cyprien), Damien Garrigues, pour qui l’effort et l’éveil n’étaient pas de vains mots, ne manquait jamais non plus à feuilleter la presse régionale et nationale, s’efforçant ainsi de suivre la mise en relief des différentes batailles ou le caractère de leurs protagonistes, souverains ou présidents, blessés, réfugiés, héros d’un jour, aviateur, artilleur ou piou-piou de l’infanterie, toute une série d’informations avec lesquelles Damien Garrigues pouvait également suivre les mouvements de son frère envoyé sur la ligne de feu ; autre soldat Garrigues et lecteur d’Edgar Poe qui écrivît une lettre émouvante sur la dureté et le contexte des combats de l’automne 1914.

«...Nous avons été bien heureux avant-hier en lisant en famille la longue lettre que tu as adressée à Pierre. Nous avons vécu avec toi les rudes journées que tu as passées depuis le début de la campagne...»  Damien à Jean Garrigues.

Du côté de Rose, qui parfois retrouvait son mari chez sa sœur à Toulouse, rien ne manquait non plus pour découvrir les quelques changements qui concernaient les cours et les classes de Martres-Tolosane, l’arrivée d’une jeune institutrice d’Armentières, par exemple, autre victime de la poussée ennemie.

D’un Appel à la population qui inaugure ce premier carnet à la mystérieuse présence ou pas de la Joconde, protégée dans le centre-ville (Lire les articles du 10 février 1916 et du 12 mai 1916 de l’Express du Midi), le plus singulier comme le plus courant des faits trouve constamment sa place dans ce témoignage porté il y a un siècle. 

« La nuit passée, j’ai couché à la caserne et je n’ai pas eu tort. A 2h du matin, grand branle-bas! L’ordre de départ immédiat était communiqué à la Compagnie. Se lever, toucher et distribuer les vivres de réserve, faire mettre les hommes en tenue, faire l’appel et organiser le départ n’a pas été une mince besogne. »

Enfin, passé ce carnet clos sur un succès collégial des écoliers de Martres-Tolosane, nous apprendrons que Damien Garrigues finira par quitter sa caserne, reprenant là le chemin de la gare à l’été 1915, un chemin, non pour retourner à son école, mais pour gagner la Marne et l’Aisne où l’action même d’écrire lui évitera un jour d’être enseveli vivant.


Bernard Foix, stagiaire D2PC, de l’Université de Caen


(Gaston Boussières, photographe)

Extrait de la Correspondance de Damien Garrigues (Tous droits réservés - Bertrand Garrigues)