Un incunable toulousain de 1489 : ou comment des typographes allemands impriment des livres en espagnol dans la capitale du Languedoc !

La Vision delectable de la filosofia y artes liberales est un traité composé en castillan vers 1450 par Alfonso de la Torre, écrivain attaché à la cour d’Aragon-Navarre, probablement à la demande de Juan de Beaumont, précepteur du prince héritier Carlos de Viana. On raconte que le manuscrit original fut déposé dans la chambre même du roi ! En tout cas, cette origine courtisane du texte est rappelée par la gravure du titre de l’édition toulousaine de 1489 présentée ici, où l’on voit l’auteur remettre son livre à son commanditaire.

 

Le livre met en scène un enfant venu au monde dans le péché et l’ignorance qui est éduqué au cours d’une longue « vision » peuplée de figures allégoriques de jeunes filles aux cheveux longs symbolisant la Philosophie et les sept Arts libéraux.

 

Ce texte, considéré comme un jalon important de la pré-Renaissance espagnole, a été recopié dans de nombreux manuscrits avant d’être diffusé par l’imprimerie. Il est publié successivement à Barcelone en 1484 (dans une traduction en catalan), puis à Burgos en 1485 et 1487 (dans sa version originale en castillan), et à Toulouse en 1489.

Mise au point par Gutenberg vers 1455 à Mayence, la technique de l’imprimerie se répand rapidement : en France, un atelier fonctionne à Paris en 1470, un deuxième à Lyon en 1473, et un troisième à Toulouse vers 1475.
Comme partout en Europe, les premiers imprimeurs toulousains sont des typographes d’origine allemande qui cherchent les meilleures localités pour installer leur entreprise. Du fait de sa bonne situation sur les routes commerciales, de son économie renaissante, de sa population relativement importante et de sa vie intellectuelle animée par une université renommée, un clergé nombreux et un parlement ancien, Toulouse leur assurait de bons débouchés !
L’imprimeur de la Vision delectable, Stephan Kleeblatt (en français Étienne Cleblat) est le dernier arrivé parmi les proto-typographes toulousains du 15e siècle : sa présence est attestée dans la ville entre 1488 et 1491. Pour cette édition, il s’est associé à Johann Parix d’Heidelberg, célèbre pour avoir introduit l’imprimerie en Espagne (en 1472 à Ségovie), avant de passer les Pyrénées vers 1475 et d’être le premier à installer de presses à Toulouse.

 

C’est donc de Castille que provient l’imprimerie quand elle apparaît à Toulouse et sa production incunable va en garder quelque chose : en effet, sur environ 120 éditions parues jusqu’en 1500, on relève, parmi une écrasante majorité de textes en latin, 14 titres en castillan et 2 en catalan (soit deux fois plus qu’en français). Les premiers imprimeurs toulousains ont donc misé sur le marché ibérique, encore presque vierge d’ateliers typographiques, en s’appuyant sur les liens commerciaux et culturels forts liant la ville à la péninsule. Mais dès le début du 16e siècle l’espagnol disparaît presque complètement des éditions toulousaines, sans doute du fait de la concurrence effrénée menée par d’autres imprimeurs, notamment lyonnais, puis du développement d’une imprimerie locale.

Cet incunable acquis par la Bibliothèque de Toulouse en 1996 lors d’une vente aux enchères à Londres est le seul conservé en France sur les neuf exemplaires de cette édition connus aujourd’hui en collections publiques.

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