Être mangée ou manger… dans le petit Chaperon rouge

« Et le loup la mangea ». Vous connaissez tous, bien sûr, la terrible fin du petit Chaperon rouge de Charles Perrault, dévoration sans appel qui clôt le conte… Mais saviez-vous que dans certaines versions l’appétit dévorant n’est pas l’apanage de l’animal ?

La scène du lit dans le petit chaperon rouge – Contes de Perrault illustrés par Gustave Doré, Hetzel, 1867

Le chaperon dans la version littéraire de Charles Perrault

Revenons sur les faits. En 1697, Charles Perrault publie les Histoires ou contes du temps passé, dans lequel deux contes mettent en scène des enfants : le petit poucet et le petit chaperon rouge. Ce dernier finit abruptement par la dévoration de la fillette, ainsi punie de son manque de prudence… le loup n’étant selon l’auteur, que la métaphore de tous les hommes menaçant les jeunes femmes naïves.


Mais cette version restituée par Perrault est une œuvre de littérature, réécriture d’un conte oral dans le contexte de la querelle des Anciens et des Modernes pour l’édification de ses amis lettrés qui fréquentaient les salons littéraires au 17è siècle. Ainsi chaque conte, et le petit chaperon rouge n’échappe pas à la règle, se termine par une moralité explicitant le caractère instructif du récit.

Histoires du temps passé ou les contes de ma mère l’oye de Charles Perrault, chez B. LeFrancq, 1786 – Bibliothèque de Toulouse

Les versions populaires crues et cruelles

Car ce conte d’origine ancienne et diffusée oralement dans les communautés rurales, adultes et enfants mêlés, a circulé dans les régions de France dans des versions beaucoup plus cruelles. Et si Perrault connaissait celles-ci, il a pu faire le choix d’évacuer certains épisodes sanglants ou scatologiques pour ne pas heurter les mœurs de ses contemporains.

Fin de « La petite fille et le loup », extrait de Contes du Nivernais et du Morvan d’Achille Millien, éditions Erasme, 1953 – Bibliothèque de Toulouse


Il faut donc attendre le 19è siècle et l’intérêt des folkloristes pour cette mémoire en voie de disparition, pour avoir connaissance des multiples variantes du chaperon rouge. Le folkloriste français Paul Delarue va ainsi relever pas moins d’une trentaine de versions populaires, dans lesquelles on trouve parfois, que le chaperon soit dévorée à la fin ou pas, un épisode de repas cannibale : le chaperon mange le corps et boit le sang de sa grand-mère.

Version du petit Chaperon rouge, de Jean-François Bladé recueillie en Gascogne, extrait de Paroles de conteur de Jean-Claude Renoux, Edisud, 1999 – Bibliothèque de Toulouse

Le motif de la dévoration

Le petit chaperon rouge, livre d’artiste de Julia Chausson, 2011 – Photo de l’artiste

Ce repas transgressif, se faisant malgré l’avertissement d’un animal (oiseau, chat…), s’explique selon l’ethnologue Yvonne Verdier par le parcours réel et symbolique qu’accomplit la jeune fille vers sa maturité. En absorbant les organes de sa grand-mère, le chaperon acquiert le pouvoir de procréer. Le conte par l’épisode d’anthropophagie mais aussi celui, également absent dans la version littéraire, du choix entre le chemin des épingles et celui des aiguilles explore ce passage de l’enfance vers l’âge adulte, cette acquisition d’une féminité.


« Le petit chaperon rouge dans la tradition orale » d’Yvonne Verdier
Emission Les idées claires sur France Inter, 2014 (durée 3:20)
Le psychologue Bruno Bettelheim en fait également une interprétation psychanalytique en 1976 dans son célèbre Psychanalyse des contes de fées. Il critique la version de Perrault se terminant par la mort du chaperon, mort que l’on ne retrouve pas dans des versions populaires ou dans celle de Grimm, car selon lui l’enfant, en échappant au loup, résoud symboliquement le conflit entre sa sexualité naissante et le complexe œdipien représenté par le loup et le chasseur, images doubles du séducteur et du père.

Et les versions d’aujourd’hui ?

Petits chaperons loups, de Christian Bruel et Nicole Claveloux, éditions Être, 1997

Le petit chaperon rouge continue de faire l’objet d’interprétations diverses de nos jours. Il est l’un des contes les plus investis graphiquement et littérairement, grâce notamment à cet espace imaginaire offert à l’expression des angoisses et désirs de transgression de l’enfant, mais aussi grâce aux fonctions multiples que peuvent endosser le loup, le chaperon et le chasseur dans le récit… En témoignent les nombreuses adaptations déclinant les versions de Grimm, de Perrault… ou la version populaire comme viennent de le faire tout récemment les éditions À pas de loup, qui publient sous forme d’album le livre d’artiste de Julia Chausson.

Pêle mêle de versions du petit Chaperon rouge en littérature jeunesse

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