Le Maître des Heures de San Marino

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L'Annonciation

Livre d'heures (f.17r), Toulouse, vers 1492, Bibliothèque municipale de Grenoble

Ce livre d’heures du début du 15 e siècle a été complété vers 1492 d’une décoration peinte par le Maître des Heures de San Marino. La présence d’un écu laissé vide que portent deux anges en bas de la page, indique qu’il s’agissait d’un « livre d’heures d’étal », préparé d’avance sans signe distinctif particulier et vendu par les libraires dans leur boutique. Ces derniers ne vendaient pas uniquement des manuscrits réalisés pour répondre à une demande particulière, mais ils gardaient aussi en réserve des livres « d’occasions », comme celui présenté ici. Cette miniature, dans laquelle la Vierge Marie prend place aux côtés de l'archange Gabriel, s'inscrit dans une période de transition artistique. En effet, dans le dernier tiers du 15e siècle, la production enluminée est marquée par la coexistence de deux esthétiques, traditionnelle et moderne. Le nouveau langage pictural s’exprime par le cadrage resserré sur les personnages à mi-corps renforçant l’aspect dramatique des attitudes et des expressions. Une recherche de réalisme spatial est aussi perceptible dans l’inscription de la scène dans une fenêtre ou encore dans la présence du livre ouvert au premier plan. Malgré ces innovations, certaines caractéristiques médiévales persistent comme les postures hiératiques des protagonistes ou le fond étoilé qui rompt la profondeur. Cette mise en scène moderne de l’Annonciation trouve son origine dans une miniature du Missel de Jean de Foix réalisé en 1492 par un collaborateur de Liénard de Lachieze. Une seconde réplique de cette composition apparaît plus tardivement dans un livre d’heures exécuté par Laurent Robini, démontrant du succès de ce modèle iconographique.

L'Annonce aux bergers

Livre d'heures dites d’Isabeau d’Armagnac (f. 103v), Toulouse, vers 1490, Bibliothèque Municipale de Tarbes

L’unique enluminure de ce manuscrit souligne la forte résonance du répertoire pictural lonhyen dans la production toulousaine. Cette correspondance soulève la question de la formation de l'artiste, probablement réalisée dans l'entourage d'Antoine de Lonhy. Le Maître des Heures de San Marino réinterprète ainsi les techniques issues de la peinture flamande du 15e siècle diffusée par Antoine de Lonhy. Cela se traduit notamment par un traitement réussi de l'espace et de la lumière qui mettent en valeur les trois bergers en position centrale. Ces derniers se distinguent les uns des autres par une expressivité et une gestuelle individualisées. Chez Antoine de Lonhy comme chez le Maître des Heures de San Marino, cette scène biblique est sublimée par des marges décoratives soignées, aux volutes azur et or sinueuses dans lesquelles s'entremêlent des animaux terrestres et hybrides.

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Le Martyre de sainte Catherine

Livre d'heures à l'usage de Rome (f. 195), Toulouse, vers 1480-1490, Library Huntington de Californie

Le feuillet enluminé représente le Martyre de sainte Catherine qui décore un livre d'Heures avignonnais. Le cycle de peintures auquel appartient cette enluminure est ajouté vers 1480-1490 sur un manuscrit plus ancien, daté quant à lui du début du 15esiècle. Ce nouveau décor contraste ainsi avec les lettrines de création antérieure à l'esthétique plus médiévale. L'ensemble des enluminures est peint par le Maîtres des Heures de San Marino, dont l'identité demeure inconnue. C'est d'ailleurs ce livre d'Heures qui a donné le nom de convention à cet enlumineur, puisqu'il est conservé à la Huntington Library de San Marino en Californie. C'est l'épisode du supplice aux quatre roues garnies de pointes de fer qui est représenté. Cet engin de torture est destiné à déchirer et à broyer les chairs de la reine Catherine, fille du roi Costus ayant refusée d'épouser l'empereur Maxence. Cette dernière est pourtant sauvée de ce supplice par l'intervention d'anges venus détruire les roues dont les débris tuent ses bourreaux et un grand nombre de païens. La mise en scène très narrative rend aisé l'identification de cet épisode. Les caractéristiques formelles et stylistiques du Maître des Heures de San Marino subsistent à travers cette composition. La profondeur de champ de l'image est suggérée à travers une superposition de plans, de personnages et par le biais de l'enceinte du château. Les visages des personnages sont peu expressifs. Les plis de leurs vêtements sont cassés comme en atteste ceux de sainte Catherine. Cette enluminure se distingue des autres productions de l'artiste par un dynamisme prononcé que favorise la thématique employée. La terreur et la surprise des personnages sont propices à la représentation de mouvements de foule, et aux gestuelles marquée qui viennent contrecarrer la neutralité de leurs visages.

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L'empereur Justinien en conseil

Repertorium utriusque juris de Pietro Del Monte, Lyon, Nicolas Philippe, 1480, Bibliothèque municipale de Grenoble

Cette page imprimée rehaussée d'une miniature provient d'un traité de jurisprudence de l'humanisme italien Piero Del Monte (1400-1457). Ce manuscrit en latin intitulé Repertorium utriusque juris est imprimé à Lyon par Nicolas Philippe en 1480. Tout ouvrage imprimé à une date antérieure à 1500 est considéré comme étant un incunable, généralement tiré en peu d'exemplaires. Ces premiers livres imprimés reprennent la mise en page des manuscrits comme la disposition du texte en deux colonnes agrémentés de lettrines et autres enluminures. L'ouvrage présenté est vendu chez un libraire toulousain qui commande auprès d'un enlumineur des décorations réalisées dans un second temps pour rendre l'ouvrage plus luxueux et attractif. La miniature suivante met en scène l'empereur Justinien (6e siècle) s'entretenant avec deux conseillers, probablement Tribonien et Théophile, au sujet de ses Institutes du droit. Cette peinture est réalisée par le Maître des Heures de San Marino, qui travaille en collaboration avec des libraires locaux pour diversifier son activité. En effet, depuis l'arrivée de l'imprimerie à Toulouse en 1475, les commandes de manuscrits s'affaiblissent au profit de livres imprimés plus accessibles. Les enlumineurs sont contraints de faire évoluer leur profession en travaillant à l'embellissement d'ouvrages imprimés par la réalisation d'enluminures ou bien de dessins préparatoires pour des gravures. La supplique des enlumineurs adressée en 1477 aux capitouls souligne que si l'imprimerie représente une menace, cependant « en enluminant lesquels livres [imprimés] iceux enlumineurs gaignent [aussi] leur vie ».

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Missel bénédictin

Missel bénédictin

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Le Maître des Heures de San Marino

Cet artiste a été nommé d’après l’une de ses œuvres : un livre d’heures conservé à la Huntington Library de San Marino en Californie, réalisé vers 1485-1490 pour un riche commanditaire, peut-être un haut fonctionnaire royal installé en Languedoc dans le sillage du rétablissement du parlement.

Sans doute formé à Toulouse autour de 1460 dans l’atelier du Maître du Missel Fieubet, principal émule d’Antoine de Lonhy, il enlumine entre 1480 et 1490 des livres d’heures pour une clientèle laïque ainsi que des manuscrits liturgiques (bréviaire et missel). Il semble aussi travailler directement pour des libraires, agrémentant de peintures, pour les rendre plus attractifs, les manuscrits « d’occasion » ou des incubales juste imprimés.

Inspiré par ses maîtres lonhyens (qu’il suit avec moins d’habileté dans la représentation de l’espace ou le rendu des drapés), le Maître des Heures de San Marino développe néanmoins un style original.

Certaines de ses compositions sont ainsi « dans le style de Bourges », imitées de Jean Colombe et de ses suiveurs, dont plusieurs manuscrits sont alors acquis par des commanditaires languedociens.

Il suit aussi l’évolution de la mise en page des miniatures, qui, en particulier dans les livres d’heures, tend alors à rivaliser avec la « grande peinture » en adoptant des compositions au cadrage resserré, où les personnages sont figurés à mi-corps. Diffusée en France autour de 1480, cette formule élaborée dans la peinture italienne et flamande vise à susciter l’empathie ou encourager la méditation.

Cependant, malgré ces traits de modernité, le Maître des Heures de San Marino s’inscrit encore dans la tradition médiévale, préférant notamment aux paysages profonds de Lonhy des fonds fermés ornés de tentures damassées ou de ciels étoilés, suggérant le caractère sacré de la narration.

Un nouveau livre d’heures inédit du Maître des Heures de San Marino récemment passé en vente publique à Toulouse vient d’être acquis par la Bibliothèque.