Les peintres de Philippe de Lévis, évêque de Mirepoix

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Saint Maurice et ses compagnons de la légion thébaine

Premier antiphonaire de Mirepoix (fragment détaché), Toulouse, vers 1510-1520, Musée d'art et d'hisroire de Narbonne

Cette lettrine "A" décorait le premier antiphonaire de Mirepoix commandé par l'évêque Philippe de Lévis dans les années 1510-1520. Cette œuvre, aujourd'hui détachée du manuscrit, compose, avec sept autres spécimens, un corpus d'initiales partageant les mêmes caractéristiques picturales. Elles sont insérées dans un fond délicatement orné et renferment une miniature historiée. L’œuvre ci-dessus présente saint Maurice et ses compagnons, la légion thébaine, tous martyrisés pour s'être convertis au christianisme. En portrait équestre, Maurice, saint patron de la cathédrale de Mirepoix, est mis en scène au centre d'une composition dynamique. Il domine un paysage fuyant et lointain ainsi qu'une puissante armée qui se presse dans son sillage. Cet amas de lances et de casques dessine une ligne de force oblique qui converge vers le centre. Les regards sont d'autant plus attirés par saint Maurice que son armure et le caparaçon de son cheval se détachent nettement du reste de la peinture par leurs luxueuses sophistications. Cette initiale s'inscrit dans le langage artistique du Maître à la lettrine de saint Sébastien, dont la manière suit les innovations italiennes de la Renaissance.

DESCHAUX Jocelyne (éd.), Un patrimoine vivant ! 10 ans d'acquisitions patrimoniales 2000-2010, Toulouse, Ville de Toulouse, 2011, p. 19-20, fig. (notice F. Avril)

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Initiale H

Second antiphonaire de Mirepoix (fragment détaché), Toulouse, vers 1533-1535, Bibliothèque Municipale de Foix

Cette initiale H ornait auparavant le second antiphonaire destiné à la cathédrale de Mirepoix, commandé par l'évêque Philippe de Lévis. Utilisé comme livre de chant lors des offices religieux, cet antiphonaire est doté d'initiales généralement de grande taille qui servent de repères et facilitent la lecture des partitions. Les différentes lettres provenant de ce manuscrit ont été divisées en quatre groupes par les historiens de l'art selon des critères stylistiques. L'initiale présentée ci-dessus provient du 3e groupe et date de 1533 comme en atteste le cartouche central. Elle se distingue par une composition sophistiquée où se mêlent une capitale gothique aux multiples jambages et une multitude de motifs ornementaux de la Renaissance. Des extrémités de la capitale naissent diverses feuilles, fleurs et fruits stylisés  accompagnés d'autres décorations italianisantes évoquant l'abondance. Ce riche programme iconographique reflète les tendances artistiques de l'époque, combinant l'attachement pour une graphie gothique et la fascination pour le nouveau répertoire ornemental inspiré de l'Antiquité, tous deux synonymes de prestige.

BAYLE Jeanne, Les livres liturgiques de Philippe de Lévis, évêque de Mirepoix de 1497 à 1537, Bulletin de l'année académique 2002-2003, Mémoire de la société archéologique du midi de la France

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Initiale U

Cette initiale U ornait autrefois le second antiphonaire de Mirepoix commandé vers 1533-1535 par l’évêque Philippe de Lévis pour sa cathédrale.

Initiale U (détaché), Second antiphonaire de Mirepoix, Toulouse, vers 1533-1535
Livre manuscrit sur parchemin
Toulouse, Musée des Augustins, 2014 1. 1.

Cette initiale U ornait autrefois le second antiphonaire de Mirepoix commandé vers 1533-1535 par l’évêque Philippe de Lévis pour sa cathédrale. Plusieurs peintres ont participé à l’embellissement de cet ouvrage de chant avec la réalisation d’initiales et de bordures décoratives constituées par des motifs de style Renaissance. Toutes ont été retirées de l’antiphonaire au cours du 19e siècle afin d’être vendues à des collectionneurs avides de leur qualité artistique. L’enluminure suivante, conservée au musée des Augustins, met en valeur une lettre dorée aux larges jambages sur des fonds bleu et rouge sublimés d’ornements fins et délicats, appelés italianismes. Ceux présents en périphérie, tels que les fleurettes, les volutes et les rinceaux se développent au sein de compartiments dans une réflexion purement décorative. Tandis que le coeur de la lettrine est composé d'éléments ornementaux plus complexes, comme le démontre le candélabre rehaussé de blanc et présentant le dieu Mars en partie sommitale. Cette composition centrale s'insère ainsi dans un écrin doré dans lequel elle est magnifiée. Ce cadre privilégié est alors propice à la présentation des armoiries de Philippe de Lévis, accompagnées de la crosse épiscopale et de la mitre ainsi que de sa devise en capitales romaines, comme c'est le cas dans des initiales similaires. Ces dernières peuvent être affiliées à celle présentée dans la mesure où elles partagent les mêmes spécificités esthétiques. Toutes ont été peintes par un même artiste, identifié comme étant Servais Cornoualle. En effet, ce peintre actif à Toulouse de 1536 à 1566 a réalisé plusieurs commandes d'importance notamment en enluminant à plusieurs reprises le Livres II des Annales manuscrites de la ville de Toulouse. Les nombreuses correspondances formelles existants entre ces œuvres, comme un vocabulaire ornemental commun, une même palette chromatique et des détails identiques, permettent d'attribuer cette initiale à Servais Cornoualle.

BAYLE Jeanne, Les livres liturgiques de Philippe de Lévis, évêque de Mirepoix de 1497 à 1537, Bulletin de l'année académique 2002-2003, Mémoire de la société archéologique du midi de la France

Lien BVMM

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Adoration des mages

Second antiphonaire de Mirepoix (fragment détaché), Toulouse, vers 1533-1535, Bibliothèque municipale de Foix

L'initiale E, se détachant d'un fond doré et présentant l'Adoration des mages en son sein, figure dans le second antiphonaire de Mirepoix. Cette dernière appartient à un groupe de 21 initiales réalisées de 1533 à 1535. Elles illustrent majoritairement des épisodes de la vie du Christ et répondent aux codes iconographiques traditionnels. L'identité du peintre à l'origine de ces grandes initiales a été récemment découverte. Pour décorer son manuscrit, l'évêque Philippe de Lévis a fait appel à Antoine Olivier, réputé alors pour avoir exécuté les fresques du chœur de l'abbatiale Saint-Sernin. Les compétences artistiques des enlumineurs sont donc multiples et ne se cantonnent pas uniquement à la réalisation d’œuvres enluminées. Cet artiste possède une solide formation et une culture visuelle riche en partie acquises lors d'un voyage en Italie. La miniature historiée présente ainsi un fort réalisme induit par la diversité des plans et des attitudes et par les maîtrises de la perspective linéaire, de la science du drapé et de l'anatomie. Le peintre s'est aussi approprié le répertoire ornemental de la Renaissance comme en témoignent l'architecture à l'antique de l'étable ou les cornes d'abondance savamment utilisées pour dessiner la lettre E. Antoine Olivier a su mettre à profit son ingéniosité artistique afin de valoriser le culte du Christ avec une mise en image très aboutie et séduisante.

BAYLE Jeanne, Les livres liturgiques de Philippe de Lévis, évêque de Mirepoix de 1497 à 1537, Bulletin de l'année académique 2002-2003, Mémoire de la société archéologique du midi de la France

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Frontispice

Second antiphonaire de Mirepoix, Toulouse, 16e siècle, Musée des Augustins de Toulouse

L’enluminure suivante correspond à un montage de 17 fragments provenant majoritairement du second Antiphonaire de Philippe de Lévis décoré de 1533 à 1535. Le marquis de Castellane, fondateur et président de la Société Archéologique du Midi de la France (courant 19e siècle) semble être l’auteur de cet assemblage. Ce dernier a pu même intervenir sur les différentes enluminures en ajoutant certains détails comme la devise de la bordure inférieure. Malgré un aspect hétéroclite, l’ensemble est marqué par une grammaire ornementale commune empreinte du style Renaissance. L’analyse artistique de certains de ces fragments ont permis leur attribution à des artistes également auteurs d’œuvres enluminées dans le Livre II des Annales manuscrites de la ville de Toulouse. Servais Cornoualle réalise alors le bandeau de droite à fond d’or dans lequel est représenté un candélabre à coupes godronnées, feuillages, casques empanachés et autres rubans. Tandis que c’est Antoine Olivier qui est à l’origine du bandeau supérieur mettant en scène les instruments de la Passion du Christ en arrière plan du chapeau de triomphe encadrant les armoiries de l’évêque. Philippe de Lévis s’entoure de peintres en vogue dans le milieu artistique toulousain pour la décoration de son manuscrit.

BAYLE Jeanne, Les livres liturgiques de Philippe de Lévis, évêque de Mirepoix de 1497 à 1537, Bulletin de l'année académique 2002-2003, Mémoire de la société archéologique du midi de la France

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Page de Titre des Controverses

Les Controversses (sic) des sexes masculin et feminin de Gratien Du Pont, Toulouse, Jacques Colomiès, 1535, Bibliothèque municipale de Toulouse

Cette page de titre présente Les Controversses (sic) des sexes masculin et feminin, ouvrage rédigé en 1534 par Gratien du Pont (…-1544), personnage influent de Toulouse et grand rhétoriqueur. A en juger les nombreuses rééditions et les fortes réactions qu'elle suscita cette publication, imprimée par Jacques Colomiès, fut un grand succès éditorial. Cet ouvrage, constitué de trois livres en vers, affirme la supériorité de la gent masculine sur celle féminine que l'auteur résume aux péchés et aux maux qu'elle suscite. Longtemps critiquées aux 19e et 20e siècles et résumées à son contenu misogyne, ces controverses exposent pourtant un pan d'une réalité sociale au 16e siècle. Elles s'inscrivent non seulement dans la lignée d'une tradition littéraire et idéologique datant du Moyen Âge mais portent aussi le sceau de l'influence de grands auteurs comme Erasme, Boccace, Pierre Gringore etc... La lecture de cette œuvre est rythmée de gravures sur bois dont l'esthétique reprend stricto sensu le modèle iconographique de la page de titre. Cette dernière annonce le titre de l'ouvrage et le privilège du roi de part et d'autre d'un médaillon, inscrit dans un encadrement architecturé « à l'antique » complexe. L'ensemble se présente sous la forme d'une porte symbolique invitant le spectateur à entrer dans le livre pour en découvrir le contenu. Tous les éléments architecturaux et ornementaux de cette composition proviennent du style Renaissance diffusé en Europe par la circulation des hommes et des idées. Ces éléments participent de l'élaboration d'une culture artistique et visuelle européenne commune dont on retrouve des expressions dans la production toulousaine. Les colonnes candélabres, les putti porteurs de guirlandes, le médaillon, les modillons et les frises de rinceaux habités sont des ornements signifiants l'art antique et ses messages positifs d'abondance et d'opulence qui se retrouvent également sculptés dans les décors des hôtels particuliers (Hôtels de Pins, de Dahus et de Bernuy) ou représentés dans des gravures, des peintures murales et des enluminures conçus à Toulouse dans la première moitié du 16e siècle. L'élément central de cette page de titre est l'allégorie de l'éloquence, représentée sous les traits d'un homme de profil dont la langue est piquée par la pointe d'un compas,afin de suggérer la mesure de son langage, principe premier de la rhétorique, comme le souligne la devise latine inscrite dans le médaillon : « Le mieux, c'est de s'exprimer avec mesure ».
Cette iconographie fait également  écho  à la circulation des modèles et aux collaborations existantes entre peintres puisqu'elle s'inscrit dans un médaillon dont la forme et les ornements rappellent ceux utilisés par les Frères Pingault pour valoriser le portrait de Tholossa (1535) dans la page de titre du second livre des Annales de la ville. Le graveur à l'origine de ce folio reprend précisément un dessin préparatoire que l'on serait tenter d'attribuer au peintre Antoine Olivier dont la manière est perceptible dans la figure masculine de profil, où les traits massifs, l'expression farouche et la chevelure ondulée rappellent des personnages du second antiphonaire de Mirepoix qu'Olivier réalisa en 1533-1535.

DAUVOIS Nathalie, DESCHAUX Jocelyne, L'Humanisme à Toulouse (1480-1580), catalogue d'exposition, 20 avril au 22 mai 2004 à la bibliothèque municipale, Toulouse, Imprimerie Ménard, 2004

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Les peintres de Philippe de Lévis, Évêque de Mirepoix

Philippe de Lévis, issu d’une famille noble d’Île-de-France implantée en Languedoc lors de la Croisade des Albigeois, devient aumônier du roi Charles VIII, avant de revenir sur sa terre natale lorsqu’il est élu évêque de Mirepoix en 1493.

Grand bâtisseur épris de luxe, il se consacre tout au long de son épiscopat à la reconstruction et à l’embellissement des monuments dont il a la charge. Il dote notamment sa cathédrale de vitraux, de statues, d’objets d’orfèvrerie… et aussi de livres liturgiques pour la célébration du culte.

De sa collection de manuscrits somptueusement enluminés et portant sa devise spes mea devs (« Dieu, mon espérance »), seule une douzaine de livres, entièrement ou partiellement conservés, nous est parvenue.

Pour leur décoration, Philippe de Lévis s’est adressé aussi bien à des artistes locaux – comme Liénard de Lachieze qui enlumine pour lui à la fin du 15e siècle un pontifical aujourd’hui conservé à Melbourne – qu’à des artistes parisiens.

Ainsi Henri Laurer, qui est signalé à Mirepoix puis à Perpignan autour de 1510, et le Maître de François de Rohan, particulièrement apprécié de François Ier et de Marguerite de Navarre. En effet, bien que résidant continuellement dans son évêché, Philippe de Lévis n’a pas cessé d’entretenir des liens avec la cour, ce qui lui a permis de rester au fait de la création artistique dans la capitale.

Cependant, c’est à Toulouse que l’évêque recrute les artistes chargés de peindre ses manuscrits les plus luxueux : les antiphonaires ou grands livres de chant à l’usage du chapitre de la cathédrale de Mirepoix.

Admirés dès le 17e siècle, puis dépecés et mutilés aux cours des 18e et 19e siècles, ces deux chefs-d’œuvre témoignent de l’adoption et de l’épanouissement des formes de la Renaissance à Toulouse, des premières décennies du 16e siècle jusqu’aux dernières années de l’épiscopat de Philippe de Lévis.