Liénard de Lachieze

 

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Vierge de pitié avec orants

Livre d’heures à l’usage de Limoges (f. 90r), Toulouse, vers 1485, Bibliothèque Sainte-Geneviève de Paris

Cette représentation enluminée de la Vierge de pitié avec deux orants réalisée par Liénard de Lachieze illustre bien les débuts de sa production enluminée toulousaine vers 1485. Les protagonistes de cet épisode sont agencés au premier plan au-devant d'un paysage vallonné dans lequel apparaît le Golgotha, lieu où le Christ est crucifié. L'artiste s'exerce alors à la représentation de système perspectif, dont il maîtrisera toute la technicité dès 1492. L'enlumineur excelle davantage à travers des compositions narratives avec un goût prononcé pour l’effet expressif, qui se traduit ici dans le basculement du buste de la Vierge éplorée, tenant fermement le corps sans vie de son Fils, ou dans le visage de douleur de saint Jean, soutenant la tête du Christ d’une main et s’essuyant les yeux de l’autre. L'iconographie de la Vierge de pitié est généralement absente des livres d'heures. Ce thème religieux va connaître dès la fin du 15e siècle un engouement particulier des laïques favorisant son introduction dans ces manuscrits de dévotion privée. D'ailleurs, cet ouvrage appartient à la catégorie des « livres d'heures de commande » personnalisés selon les indications du commanditaire dont les armoires ponctues l'ensemble des feuillets. L'identification des écus armoriés disposés sur ce folio pose encore problème. Ils appartiendraient à un couple de donateurs limougeauds, représentés ici à genoux et en prière devant la Vierge. Ces armoiries ont été rapprochés des deux familles de Rochechouart-Mortemart et de Saint-Georges-de-Vérac, dont la seule alliance connue est celle du mariage entre Catherine et Olivier de Saint-Georges, le 14 avril 1404. Liénard de Lachieze décore probablement ce livre d'heures suite à la commande d'un descendant de cette famille.

CASSAGNES-BROUQUET Sophie, Le livre d'heures de Katherine de Rochechourt-Mortemart, mémoire de maîtrise, Université Blaise-Pascal, Clermont-Ferrand, 1988 [BSG: Qb 4° Sup. 3045 Rés].
COHENDY Aurélia, « Le Maître du missel de Jean de Foix... », Revue de l’Art, 196, 2017, p. 16

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La Fuite en Egypte

Fragment détaché d’un livre d’heures, Toulouse, vers 1490, Bibliothèque municipale de Toulouse

Cette œuvre enluminée représente la Fuite en Égypte, événement tiré de l'Évangile selon Matthieu durant lequel la Vierge Marie, tenant le Christ dans ses bras et guidée par Joseph, cherche à échapper aux massacres ordonnés par Hérode. Cette miniature fait partie d'un corpus de quatre feuillets détachés d'un manuscrit non identifié. Pourtant, grâce aux caractéristiques formelles et stylistiques de ces peintures, il est possible d'attribuer à Liénard de Lachieze la réalisation de la miniature et au Maître à la devise « tout ce change » les marges décoratives. En effet, la composition de cette peinture est marquée par un éclaircissement de la palette chromatique au fil des plans, créant une perspective atmosphérique. C'est au-devant de ce paysage aéré que prennent place les membres de la famille, dont le traitement des visages rappelle la manière de Liénard de Lachieze. L'univers ornemental singulier des bordures, où se mêlent des rinceaux et des animaux, est caractéristique des enrichissements réalisés par le Maître à la devise « Tout ce change » spécialisé dans le traitement des marges décoratives. Ce dernier est ainsi nommé puisqu'il déploie constamment dans des banderoles roses des sentences morales parmi lesquelles se répète souvent Tout ce change et changera. Les phylactères sinueux renferment ici des versets bibliques. Cette œuvre est un nouveau témoignage des liens étroits entre Lachieze et le Maître à la devise « Tout ce change ».

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Le Martyre de saint Saturnin

Missel de Jean de Foix, évêque de Comminges (f. 223r), Toulouse, 1492, Bibliothèque nationale de France de Paris

Le Missel de Jean de Foix dont est issu cette enluminure est représentatif de l'effervescence artistique de la capitale méridionale à la fin du 15esiècle. Ce manuscrit se caractérise en effet par la richesse de ces miniatures, comme l'atteste l'enluminure représentant le Martyre de saint Saturnin, premier évêque chrétien de Toulouse répertorié. Cette peinture illustre bien le nouveau langage pictural renaissant en marche en Europe, en partie inspiré des vestiges romains réemployés dans les constructions à la période médiévale. L'imposant temple du Capitole de Toulouse, représenté à l'arrière-plan, apparaît comme une synthèse de ce renouvellement formel. En effet, le vocabulaire architectural de l'antiquité s'y déploie dans un système perspectif : arcs en plein-cintre, entablement à l'antique avec architraves, frises de putti etc. Lachieze rend la scène plus vivante et dramatique en individualisant les poses et les expressions des innombrables personnages de la composition. Ce peintre se distingue ainsi des autres ateliers « d'imaginaires » en introduisant précocement le style Renaissance à Toulouse. Les nombreuses commandes des édiles et des grands prélats du Languedoc qui lui sont adressées démontrent que sa manière est très appréciée. Parmi les prestigieux commanditaires qui le sollicitent à plusieurs reprises se trouve l'évêque de Comminges, Jean de Foix, qui est à l'origine de ce manuscrit. Les bordures qui environnent cette enluminure sont de la main du Maître à la devise "tout ce change", preuve que plusieurs peintres peuvent collaborer, selon leurs compétences, à la décoration d'une même page.

AVRIL François, et REYNAUD Nicole, Manuscrits à peintures en France, 1440 - 1520, Paris, Bibliothèque nationale de France, Flammarion, 1993, p. 400-401, n°120.
COHENDY Aurélia, « Le Maître du Missel de Jean de Foix identifié: Liénard de Lachieze et l'enluminure à Toulouse à la fin du XVe siècle», Revue de l’Art, 196, 2017, p. 7-18.

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Capitouls et scènes historiques

Livre I des Annales manuscrites de la ville de Toulouse (Chronique 178), Toulouse, 1501, Archives municipales de Toulouse

L'enluminure suivante illustre la chronique 178 de l'année 1500-1501 du 1erLivre des Annales manuscrites de la Ville. L'étude stylistique de cette œuvre accompagnée de la quittance relative au paiement de son exécution a permis de réaliser deux découvertes scientifiques majeures. Il a été possible d'attribuer la réalisation de cette enluminure à Liénard de Lachieze, qui en a délivré quittance. L'identification de cet artiste jusqu'alors désigné comme le Maître du Missel de Jean de Foix a pu ainsi être attestée. Peu de temps avant sa mort, Liénard de Lachieze a contribué à la décoration du 1erLivre des Annales en 1499 et en 1501. L'enluminure de 1500-1501 est déployée sur une double-page afin de présenter, à travers une composition iconographique complexe, les principaux faits historiques survenus au cours de cette année capitulaire. Ces événements se succèdent tout au long de la page sous la forme de plusieurs scènes organisées en colonne ou en registre. Le feuillet ci-dessus, correspondant à la page de gauche, met en scène le roi de France en majesté, Louis XII, figuré aux côtés d'un cardinal, d'évêques et de seigneurs. Le Roi est d'ailleurs à l'initiative de différentes guerres et conquêtes militaires réalisées en Italie, relatées ici à travers la victoire du duché de Milan et la conquête du royaume de Naples, évoquée en haut à droite du feuillet avec la présence d'une flotte navale au large d'une baie. Ces événements s'inscrivent dans un contexte militaire d'une plus grande envergure avec la croisade organisée par le pape Alexandre VI et les rois de France et d’Espagne contre les Ottomans.. Sur le registre inférieur de la composition apparaissent les portraits en buste des capitouls nouvellement élus. Témoins des grands épisodes qui ont marqué l'histoire du royaume et du règne de Louis XII, ces hommes, aux faits des enjeux de l'époque, sont identifiables grâce à leurs armoiries et à leurs noms inscrits en partie basse et reconnaissables à leur luxueux costume mi-parti rouge et noir. Garants du pouvoir municipal mais attentifs aux préoccupations royales, ils se présentent comme des responsables politiques sérieux et avertis, comme les acteurs principaux d'un autre récit, celui des Annales manuscrits de la ville.

BORDES François, Formes et enjeux d’une mémoire urbaine au bas Moyen Âge : le premier « Livre des Histoires » de Toulouse (1295-1532), thèse de doctorat sous la direction de Michèle Fournier, Université de Toulouse-Le Mirail, 2006.
MESURET Robert, Les enluminures du Capitole de 1205 à 1532, Toulouse, Toulouse imprimerie régionale, 1955.

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Le roi Salomon

Livres sapientiaux dits « Bible de Jean de Foix » (f. 66r), Toulouse, vers 1490, Bibliothèque nationale de France de Paris

La page enluminée suivante provient d'un manuscrit commandé par l'évêque de Comminges Jean de Foix (1466-1501) dont les armoiries, disposées en bas de page, mettent en lumière son statut par la présence de la mitre et de la crosse épiscopale. Cet ouvrage, aussi connu sous le nom de « Bible de Jean de Foix », a été réalisé vers 1490. Il renferme un ensemble de textes issus de l'Ancien Testament et visant à donner un enseignement moral : les Livres sapientiaux. Ils se composent du Livre de Job, des Psaumes, des Proverbes, de l'Ecclésiaste, du Cantique des Cantiques, de la Sagesse et de l'Ecclésiastique. Plusieurs artistes sont intervenus dans la copie et la décoration de ces textes. Le copiste poitevin Pierre de La Nouhe a rédigé la totalité des textes tandis que les peintures sont le fruit de la collaboration de deux enlumineurs. La production picturale toulousaine de Liénard de Lachieze étant très appréciée dès 1485, ce dernier est rapidement sollicité par d'importants bibliophiles du Languedoc pour satisfaire des commandes. La Bible de Jean de Foix en est une éclatante démonstration. Liénard de Lachieze a notamment réalisé les deux initiales historiées de ce manuscrit mettant en scène le roi Salomon, à qui sont attribués l'ensemble des livres sapientiaux. Dans ce feuillet, le roi, figuré en majesté, s'adresse à trois auditeurs en brandissant ostensiblement les deux symboles de la justice, le sceptre et l'épée. Cette initiale s'inscrit dans une page soigneusement ornée d'une lettrine et de bordures constituées de décors sophistiqués. C'est tout un univers de faunes et de flores qui se déploie et dans lequel serpentent des phylactères porteurs de devises « tout ce change » ou bien de versets bibliques. Cette riche ornementation est peinte par le Maître à la devise « tout ce change » qui se spécialise dans la réalisation de marges décoratives. Liénard de Lachieze et le Maître à la devise collaborent ensemble dès 1490 à la décoration de manuscrits comme l'atteste le Livre d'heures de Louis d'Orléans. Ce travail collectif prospère puisqu'un Missel à l'usage de Rome a vu reconduire cette collaboration de Pierre de La Nouhe, Liénard de Lachieze et du Maître à la devise « Tout ce change ».

AVRIL François, et REYNAUD Nicole, Manuscrits à peintures en France, 1440 - 1520, Paris, Bibliothèque nationale de France, Flammarion, 1993, p. 400-401, n°120.
COHENDY Aurélia, « Le Maître du Missel de Jean de Foix identifié: Liénard de Lachieze et l'enluminure à Toulouse à la fin du XVe siècle», Revue de l’Art, 196, 2017, p. 7-18.

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Angelots portant un écu armorié

Missel à l'usage de la cathédrale d'Auch (Colophon), Toulouse, Etienne Klebatt, 14 avril 1491, Archives diocésaines d'Auch

Cette page imprimée provient du Missel à l'usage de la cathédrale d'Auch réalisé en 1491 à Toulouse. Cet ouvrage liturgique prend forme sous les presses typographiques d'Etienne Kleblat, l'un des premiers imprimeurs actifs à Toulouse de 1488 à 1491. L'arrivée de l'imprimerie en 1475 dans la capitale languedocienne a entraîné la production d'une série ouvrages avant 1500 que l'on désigne aujourd'hui sous le terme d"incunables". Ces livres sont marqués de caractéristiques très particulières, signalant de réelles ambitions culturelles. Parmi ces ouvrages généralement de facture modeste se distingue des éditions plus sophistiquées auquel appartient ce Missel. Ce dernier retient notamment l'attention des historiens pour la qualité de ses gravures, réalisées pour certaines par un artiste anonyme qui y apposa son monogramme "ID". Le feuillet ci-dessus permet également d'observer le soin apporté à la typographie employée, la « gotico-antiqua », imprimée en rouge et noire. Le colophon, entièrement rouge, indique que l'édition du Missel a été financée par Hugues Ducos, marchand et capitoul toulousain. Ses armoiries, gravées à la suite du texte, sont magnifiées par deux angelots chargés de les présenter ostensiblement au lecteur. L'analyse de cette gravure ont permis d'attribuer l'invention du dessin à Liénard de Lachieze. Le traitement anatomique des putti est en effet caractéristique de sa manière, en particulier la reprise d'une posture spécifique de ses personnages qui permet de représenter les pieds en raccourcis. Cette maîtrise de la représentation anatomique, au-delà de l'illusion du réel qu'elle renvoie, est le signe d'une virtuosité technique que l'artiste revendique fièrement. Liénard de Lachieze travaille ainsi en collaboration avec l'imprimeur en fournissant des dessins préparatoires aux illustrations gravées sur bois. Liénard de Lachieze est un enlumineur prolifique proche du milieu des imprimeurs toulousains, lui permettant d'obtenir des commandes spécifiques.

COUROUAU Jean-François, « Langues et incunables à Toulouse (1475-1500) », Atalaya, Lyon, 2013
VENE Magali, « Imprimerie et humanisme à Toulouse : un élan partagé », Toulouse Renaissance, cat, expo., Toulouse, Musée des augustins (17 mars-24septembre 2018), Toulouse, Somogy, 2018, p. 170-178.

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Liénard de Lachieze

Liénard de Lachieze, rémunéré par les capitouls pour l’enluminure de 1500-1501 des Annales, a été récemment identifé par son style avec celui qu’on appelait jusque là le Maître du Missel de Jean de Foix (d’après ce manuscrit important, conservé à la Bibliothèque nationale de France).

Probablement originaire du Limousin, Lachieze est documenté à Toulouse à partir de 1490 et jusqu’à sa mort en 1501.

Il est sans doute le meilleur enlumineur de sa génération, et au-delà d’une clientèle habituelle de bourgeois pour qui il décore les incontournables livres d’heures, il a su séduire deux grands prélats languedociens bibliophiles : l’évêque de Comminges Jean de Foix (1466-1501) et l’évêque de Mirepoix Philippe de Lévis (1493-1537).

Il travaille souvent en collaboration avec le Maître à la devise Tout ce change, spécialiste des bordures qu’il parsème de volatiles fantastiques et de sentences morales inscrites dans des phylactères.

Connaissant comme ses prédécesseurs l’art de Lonhy et de Colombe, Lachieze se distingue en introduisant dans l’enluminure toulousaine le vocabulaire ornemental typique de la Renaissance. Les architectures peintes dans ses manuscrits prennent ainsi la forme de temples « à l’antique » ou d’arcs de triomphe ornés de marbres colorés.

Lachieze développe un style puissant et expressif en montrant un intérêt particulier pour les mouvements de foule, la variété des attitudes ou l’abondance de détails.

Ses personnages, très vivants malgré quelques fautes de proportions, sont agencés dans des compositions monumentales ou des espaces plus confinés dont la profondeur est soulignée par l’emploi de la perspective ou par des effets de trompe-l’œil qu’il affectionne particulièrement.